Le temps du vide

*De gauche à droite : moteur à combustion interne d’Étienne Lenoir -1860 -, caravelle, Alexandre le Grand à la bataille de Gaugamèles – relief en ivoire musée archéologique de Madrid -, et internet.

Il y a toujours un flottement qui précède l’entrée dans une nouvelle ère : le temps du vide. Ce moment durant lequel on s’apprête à découvrir l’étendue des changements à venir, où tout reste possible. Les basculements historiques se produisirent dans des aires plus ou moins vastes(1), et avec le 20ème siècle vint l’avènement du bouleversement global. Les deux grandes guerres et leurs résultantes influencèrent l’échiquier mondial, et annoncèrent la naissance du premier système monde(2). La fin de la suprématie américaine approche, elle n’est pas la conséquence d’un déclin économique, mais d’un rattrapage de la Chine. Dans ce contexte de coopération/compétition/confrontation, la puissance des institutions internationales s’altère et un monde libéré de ces directives fait place. Dans cette antichambre de l’évolution, les nouvelles technologies offrent les possibilités d’une convergence, d’une sanctuarisation des États et la naissance d’organisations transnationales(3). Notre premier ordre international, esquisse tracée par la main humaine sur les pages de l’histoire, subit un changement majeur.

Joe Biden alors vice-président, (à gauche), pose pour les photographes avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, (à droite), avant une rencontre au palais Yildiz Mabeyn à Istanbul, le 23 janvier 2016. (Kayhan Ozer/ Service de presse présidentiel, Pool via AP/File – Source The Times of Israël –)

L’entre deux guerres

La période actuelle prend place dans une lutte de pouvoir à l’échelle planétaire entre les nations héritières de l’ancien monde et les nouvelles. L’affaiblissement du système international et de ses différentes structures s’amorce à la fin des années 1990. Le conseil de sécurité, dont la mission première est de garantir le droit international et la souveraineté des États, a été bafoué. La chute de l’U.R.S.S. laisse le géant occidental sans rival, Washington s’adonne sans retenue à ce que la nation américaine assimile à une croisade pour la liberté. En 1999, 2006 et 2011, les interventions contre la Serbie, l’Irak et la Libye s’accomplissaient sans tenir compte de l’institution(4) ou en travestissant son action(4). Elles ouvrirent une porte, celle de la transgression. L’O.N.U. n’incarnait plus le dialogue, mais le fait accompli. Des États entendent bien profiter de ce bouleversement, et ils saisissent l’opportunité offerte par le repositionnement des U.S.A. à partir du mandat de Barack Obama. Le leader du monde cherche une nouvelle manière d’influer sur le cours des évènements. Il abandonne ses déploiements à l’étranger et son rôle de garant des institutions internationales – trop coûteux -, au prix de son influence. Il en découle des conflits, mais aussi des changements d’alliances surprenants. Le cas de la Turquie apparait emblématique de cette situation, où un nouveau dirigeant – Recep Erdogan – hérite d’une situation géopolitique, en inéquation avec ses ambitions. Le président turque use de son rôle de deuxième armée de l’O.T.A.N. et de sa position stratégique aux portes de l’Europe, pour agir selon ses souhaits en Syrie, Libye et Arménie. L’administration de Joe Biden met en garde Ankara, par l’entremise de la reconnaissance du génocide arménien. Nous pouvons aussi citer le rapprochement entre Riyad et Téhéran, l’activité russe en Afrique et en Syrie ou les accords d’Abraham au Moyen-Orient entre Israël et les Emirats-arabes-unis. Ces renversements d’alliances affichent la volonté des États de garantir leurs protections et leurs différentes velléités en toute indépendance : le monde se morcelle. Pendant ce temps, Pékin et Washington se cherchent. L’imbrication de leurs économies et la compétition entre les deux nations pèsent de plus en plus sur leur relation.

– Source La Tribune –

Un amalgame contrarié

L’Empire du milieu incorpore et adapte le libéralisme sous la direction de Deng Xiaoping pour moderniser sa nation. Pendant des décennies, la production du plus grand pays d’Asie permet d’alimenter la consommation américaine – entre autres -. En contrepartie, l’Oncle Sam fournit divers matériels – automobile et aéronautique – et biens alimentaires – soja, viandes, etc -. Les économies chinoise et étatsunienne se combinent pour faire de ces deux nations, un ensemble qui rythme l’économie mondiale : tel le Ying et le Yang, elles s’émulent mutuellement. À partir des années 2000, un basculement s’amorce, les produits importés de Chine gagnent en qualité. Il y a toujours les matières premières et les biens manufacturés, mais à cela s’ajoute des produits à hautes valeurs technologiques – Pékin possède 80% des gisements de terres rares mondiales -. La balance commerciale penche de plus en plus en faveur du géant asiatique. Le mandat de Donald J. Trump marque un tournant, la maison blanche cherche à contrebalancer la montée en puissance de son alter-égo. La volonté de l’Empire du milieu de s’affranchir de la suprématie technologique américaine par le vol, la création d’institutions multilatérales(5), la mise en place d’une politique du fait accompli en mer de Chine, la question taiwanaise et la crise du covid-19 – diplomatie sanitaire – nourrissent la peur de déclassement des U.S.A.. Les conclusions de l’House Intelligence Committee tendent vers un protectionnisme des hautes technologies et de l’information. L’interdiction de Huawei et la mise en place d’une cellule dédiée à la Chine au Pentagone illustre la place prise par la question. Le ralentissement de l’amalgame entre Pékin et Washington ne peut être du seul fait de la politique américaine : il est partagé. Zhongnanhai – le siège de la présidence chinoise – cherche de nouveaux débouchés, notamment au travers de la route de la soie. Le danger réside dans l’arrêt du rapprochement et dans la diminution de l’interdépendance des deux titans. Il y aura bientôt moins à perdre dans un conflit que dans une entente.

Le laboratoire P4 de l’Institut de virologie de Wuhan a été construit en coopération entre l’Institut Merieux de Lyon et l’Académie chinoise des sciences. (© Hector RETAMAL / AFP – Source Europe1 – )

Conclusion : L’envol des cygnes noirs

Jusqu’à la fin du 17ème siècle, toutes les espèces de cygnes identifiées étaient blanches. Pour le corps scientifique, ces oiseaux ne pouvaient être d’une autre couleur, puisqu’il ne fut jamais observé un plumage d’une autre teinte. En 1697, une expédition européenne découvrit des cygnes noirs en Australie occidentale. Il en découla l’idée selon laquelle ce que nous ne connaissons pas ou n’observons pas n’a rien d’improbable : notre connaissance ne nous protège pas de ce que nous pensons impossible; elle limite notre compréhension si nous n’y prenons pas garde, par l’assurance qu’elle nous procure. Nassim Nicholas Taleb explicite dans son ouvrage – Le cygne noir – la puissance de l’imprévisible, telle la crise de la Covid-19. La chance de voir une telle maladie respiratoire émerger apparaît infinitésimale, qu’elle soit issue d’une erreur de laboratoire(6) ou d’une échappée de son milieu naturel. La survenue de la Covid-19 accentue les tendances en cours et en insuffle de nouvelles(7). A ce titre, d’autres évènements nous surprennent en cette année 2021, comme les dômes de chaleurs et les inondations gigantesques au Bénélux. Cet arc de crise marque l’ouverture de la nouvelle ère, marquée du sceau de l’imprévisibilité et de la globalisation. L’interconnexion de nos sociétés alliée à l’avènement de la consommation de masse pèsent sur l’architecture environnementale de notre planète. Des civilisations disparurent par la famine, la guerre ou les épidémies – etc -, mais jamais le monde n’eut à faire face à des phénomènes planétaires et à cette cadence. C’est dans ce contexte tendu que prend place la nouvelle course à la puissance entre la Chine et les U.S.A. et rien n’est joué. Des nations profitent de ce temps mort pour garantir leurs objectifs extérieurs et intérieurs, avant qu’un nouvel ordre émerge. Il ne faut pas oublier que la nature a horreur du vide et elle ne cesse de nous surprendre.

(1) Les grands changements se produisent lorsqu’il y a une convergence évolutive entre la technique et les sociétés humaines :

  • Les conquêtes d’Alexandre le Grand reposent sur l’amélioration des techniques militaires – la phalange macédonienne – et la constitution d’un État – sous Phillipe II -, tout cela trouve son plein potentiel grâce au talent stratégique d’Alexandre. Elle marque le rayonnement de la culture grecque par delà la méditerranée jusqu’en Inde en passant par l’Afghanistan – les royaumes gréco-bactriens -. Une continuité culturelle et économique s’établit entre l’Asie et l’Europe, préfigurant les routes de la soie.
  • L’ère des grandes découvertes – 15ème et 16ème siècle – consécutive à la création de la caravelle, de l’astrolabe maritime et de l’imprimerie – elle permet la diffusion des récits d’expéditions -. Ces inventions permettent le tour du monde de l’expédition de Magellan. Il en résulte les premières diffusions mondiales de maladies, les transferts d’espèces végétales – pommes de terre -, animales et culturelles.
  • La découverte du moteur à explosion durant la deuxième moitié du 19ème siècle permet aux États européens – très structurés – d’exprimer leurs suprématies mondiales – colonisation, domination économique et culturelle -.

(2) La Société des Nations et les précurseurs de l’ONU | Nations Unies

Histoire des Nations Unies | Nations Unies

(3) Ces organisations non étatiques deviennent aussi puissantes que les nations et posent la question de la souveraineté des États :

Qu’est-ce que les GAFAM, et comment dominent-ils le monde grâce au Big Data (lebigdata.fr)

Il ne faut pas oublier les organisations cybercriminelles qui usent de ces nouveaux outils à des fins malveillantes.

(4) L’opération force alliée se fait sur l’engagement unilatéral de l’ O.T.A.N. – sous la direction des U.S.A.- sans l’accord des Nations unies – pourtant garante de la souveraineté de l’ordre international – :

Kosovo 1999, opération « Force alliée » (Le Monde diplomatique, décembre 2011) (monde-diplomatique.fr)

Chronologie de la guerre du Kosovo (1989-1999) – L’Express (lexpress.fr)

L’intervention en Irak en 2003 se fait une nouvelle fois sans l’appui de l’O.N.U. au nom de la guerre contre le terrorisme – l’après 11 septembre – :

Chronologie de la guerre en Irak (2002-2011) – L’Express (lexpress.fr)

Les opérations de 2011 se basent juridiquement sur la protection des civils contre la répression. Dans les faits, elle sert à détruire l’appareil militaire du dictateur libyen et par conséquent son emprise sur la nation, avec comme finalité sa destitution. La mort de Kadhafi et la déstabilisation durable de la Libye décourage toute future intervention de ce type.

Libye: la coalition dépasse-t-elle les limites fixées par l’ONU? – L’Express (lexpress.fr)

(5) Pékin voit dans le multilatéralisme une opportunité pour créer des institutions parallèles à celles instituées par l’Occident et contrecarrer l’influence américaine, tout en favorisant son grand projet des routes de la soie. L’Organisation de Coopération de Shanghaï sert cet objectif, elle permet de désenclaver la Chine et d’offrir un canal diplomatique autre que l’O.N.U.. La Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures se révèle être le véritable outil de puissance de l’Empire du milieu avec ses 86 membres et sa vision géostratégique mondiale.

(6) Une fuite du laboratoire P4 de Wuhan aurait des conséquences désastreuses pour la politique extérieure de la Chine et la toute puissance intérieure du PCC. Il ne faut pas omettre que la France a permis la construction de cette institution de virologie, par un transfert de technologie. Une collaboration étroite devait couronner le projet : elle n’eut jamais lieu. Paris porte une responsabilité si la fuite est avérée.

(7) L’épidémie s’avère encore loin de connaître son dénouement, le vaccin, le seul remède connu n’étant pas à la portée de tous. Les États disposant d’une protection vaccinale commencent à entrevoir une possible accalmie et les autres voient la situation leur échapper. Le coronavirus s’adapte à notre morphologie et découvre des milieux auxquels il n’aurait jamais pu avoir accès, ses perspectives d’évolutions sont prodigieuses. Une course contre la montre s’engage et elle est loin d’être gagnée. Il faut aussi voir les conséquences géopolitiques, économiques, politiques et technologiques, qu’il est difficile de mesurer :

  • la diplomatie du masque et la demande d’enquête sur l’origine de la maladie manifestent la volonté des deux hyperpuissances de tirer avantage de la situation,
  • Avec le redémarrage, outre d’importantes pénuries, les prix des matières premières – terres rares, bois, bétons, etc -, des semi-conducteurs et autres connaissent une augmentation de 10% à 20% – voir plus -. Avec les variants et les arrêts qu’ils provoquent, les marchés évoluent en dents de scie, la sortie de crise semble encore nous échapper,
  • La distanciation sociale permit aux technologies du numérique de s’épanouir et d’étendre leur domaine d’influence – les GAFAM , pour l’Occident – apparaissent comme les grands gagnants,
  • Les politiques intérieures des nations se tournent vers un contrôle plus prononcé des populations afin de contrer le coronavirus. Les sociétés démocratiques font face à des troubles sociaux découlant d’un sentiment d’atteinte des libertés fondamentales.