*Image à la une : De gauche à droite; détroit de Bab el Mandeb, réunion des BRICS 2023, troupes russes en manœuvre à la frontière ukrainienne en 2022 et porte avion Gerald Ford.
“Un Empire désigne une forme de communauté où le pouvoir s’exerce de manière absolu et centralisé. Les populations qui le compose, peuvent être d’origine ethnico-religieuses diverses. De par son fonctionnement pyramidal, sans un État fort, l’implosion du système n’est qu’une question de temps, sous pression des différents groupes.”
Les Empires jalonnent l’histoire tel des léviathans, ils attisent l’imaginaire par l’influence de leurs legs. La Pax romana s’acquitta de plus de quatre siècles de stabilité(1) en Europe occidentale et sur tout le pourtour méditerranéen. A l’autre extrémité de l’Eurasie, le royaume de Qin unifia ce qui allait devenir l’Empire Chinois. Il impacta la géopolitique Eurasiatique pendant deux millénaires, jusqu’aux invasions européennes du 19ème siècle.
Il y eu des affrontements titanesques, des déchus, des effacés. A l’aune de l’ère numérique et de la globalisation, des régimes impériaux anciens et nouveaux se font face et usent de la planète tel un vaste échiquier. Le 20ème siècle ne fut qu’un avant goût, dans un affrontement sourd, de ce qui allait être notre époque. Cette phase polarisée de 78 ans revêt une importance cruciale avec l’institutionnalisation à l’échelle mondiale des relations internationales, avec la création de l’O.N.U. (chaque pays est représenté au sein d’une assemblée planétaire); après les défaites des forces de l’Axe en 1945. Ce parlement des États permit de garantir le dialogue entre les deux superpuissances et offrit une tribune universelle à toutes les autres voix. L’implosion de l’U.R.R.S. en 1991 n’a pas été une victoire de l’O.T.A.N., mais une vacance de pouvoir, qui a laissé les mains libres à l’Empire Américain. La Pax Americana(2) aussi douce fut-elle en Occident, portait à chacune de ses aventures extérieures, un coup rude à son intégrité dans certaines région du globe(3). Les interventions étaient annonciatrices de paix pour le monde occidental et agressions pour les autres; elles accentuèrent les divisions au lieu de les effacer. Un contrepouvoir au système mondial émerge et se légitime par les échecs extérieurs de la première puissance, ainsi que du manque d’évolution au sein des institutions internationales. Il fallait un évènement au retentissement planétaire pour qu’on le constate. L’opération militaire spéciale lancée le 24 février 2022 à l’initiative de la Fédération de Russie déchire ce voile d’illusion, le monde va naître à nouveau et gare à celui qui n’y prendra pas part.

La rupture
Le 10 octobre 2023, les U.S.A. déploient un groupe aéronaval sans équivalent avec le porte-avion Gerald Ford, suivi du Eisenhower le 15. Le message est clair, toute intervention d’un tiers dans la lutte engagée entre le Hamas et Israël depuis le 7 octobre, goûtera à la puissance de feu sans commune mesure de cette escadre. Vingt-huit années auparavant, en mai 1995, la Chine entame des manœuvres militaires dans le voisinage proche de Taïwan et déclenche la troisième crise du détroit. Washington mobilise deux groupes aéronavales, Pékin recule. En trente ans, la puissance militaire des U.S.A. au travers de leur capacité de projection demeure inégalée, leur domination perdure, mais elle n’apparaît plus incontestable. Le rôle structurant mondial des États-Unis d’Amérique se maintient, mais il fait face à une volonté de renouveau. Historiquement, Washington applique une politique interventionniste depuis la seconde guerre mondiale (contre les forces de l’axe, puis contre les communistes): il se pose comme le champion du monde libre. La chute de l’U.R.S.S. dégage l’horizon stratégique et donne une marge de manœuvre planétaire à la maison blanche. L’historien Francis Fukushima parle même de fin de l’histoire. Cette toute puissance masque les évolutions subtiles qui s’opèrent; nul ne souhaite se confronter frontalement à la force de frappe américaine. Pourtant, le monde change depuis 1991; de nouvelles nations émergent comme les B.R.I.C.S. (Jim O’Neill cite les B.R.I.C. dans un rapport en 2001), et le centre de gravité économique mondial glisse vers la zone Asie-Pacifique (voir carte ci-dessous). Cette modification du tissu international dans sa profondeur n’interpelle pas l’Occident et pour cause. Il y a plus urgent. Le 11 septembre 2001 marque une bascule; les attentats du World Trade Center traumatisent les U.S.A., eux qui n’avaient jamais été attaqué à l’intérieur de leurs terres(4). De 2001 à 2013, il s’agit de détruire l’”axe du mal” en implantant le modèle démocratique dans les nations voyous (nation building). Ces interventions apparaissent comme des échecs cuisants; trop couteuses (L’Irak aurait coûté 2000 milliards), trop déstabilisatrices pour les régions concernées. Elles nuisent durablement à la crédibilité étasunienne; dans la région qui a pu oublier les fausses déclarations de Colin Powell sur les armes chimiques en Irak et les exactions d’Abou Ghraib. Dans le même temps, la Chine, un concurrent stratégique plus dangereux que l’U.R.S.S. intègre l’Organisation Mondiale du Commerce (2001) et cherche à imprimer sa marque aux sein des institutions internationales. Cette prise de conscience, cette rupture dans le continuum de la politique américaine se fait jour avec l’attaque au gaz de la Ghouta(2013) par le régime syrien. Washington décide de ne pas punir Bachar El Assad pour l’usage d’armes chimiques, pourtant une ligne rouge. Il y a plus urgent ; l’addition des échecs de la guerre contre le mal occulta l’émergence de la Chine (route de la soie, pression sur Taïwan) et conditionne une volonté de rattrapage avec le nouvel axiome extérieur du “pivot asiatique“(5). Les guerres secondaires sont terminées, et tant pis pour les anciens alliés (l’Afghanistan en a fait l’amère expérience). Seul compte la protection des nations centrales du dispositif mondial américain (Allemagne, Australie, Israël et Japon), qui permettent à Washington de disposer de solides relais dans toutes les régions du globe. Il s’agit de sa première ligne de défense.

L’éveil du monde
Conséquence de cette guerre contre le terrorisme et du retrait mondial à bas bruit, et non moins inattendu, la Russie recourt à la force pour garantir ses positions dans ses zones d’influences historiques : l’amputation de la Géorgie d’une partie de son territoire (2008), l’annexion de la Crimée et du Donbass (2014), et le déploiement en Syrie (30 septembre 2015). Les guerres de 2008 et 2014 donnent lieu à des sommets pour la paix (Minsk 1 et 2 pour l’Ukraine), donnant le gage aux occidentaux que la discussion était toujours possible. L’intervention en Syrie montrait que Moscou pouvait toujours être un partenaire dans certains cas critiques (lutte contre le terrorisme). Ces coups de force et ce soutien au régime Baasiste dénotent un changement profond dans le logiciel du Kremlin. Depuis l’invasion de l’Afghanistan (1979-1989) l’armée russe ne s’aventure pas hors de ses frontières. V. Poutine souhaite user à nouveau de ce levier pour redonner à l’ancien Empire toute son influence. L’extérieur sert de caisse de résonance à ses aspirations mondiales : il n’y a pas que l’O.T.A.N. qui est en capacité de soutenir militairement ses alliés. Cette intervention permet de se rapprocher de l’Iran et sans des communications à haut niveau, les gardiens de la révolution n’auraient pu travailler de concert avec l’armée russe. Sans ces contacts, il n’y aurait pas eu d’appui iranien en faveur de Moscou dans la guerre ukrainienne. Sur ce dernier théâtre, le Kremlin utilise l’arme nucléaire comme couverture, pour contrecarrer l’implication de nouveaux belligérants. Washington ne peut que fournir armements et soutient moral à Kiev. L’arme atomique tient une place primordiale, sans elle, une partie de l’Europe serait en guerre contre l’Empire slave. Elle permet d’intervenir sans risquer la déclaration de guerre d’un tiers et induit que le possesseur d’une telle arme, peux faire fit de l’intégrité territoriale d’un État, sans en subir les conséquences(6). A ce premier conflit majeur depuis la seconde guerre mondiale, un deuxième affrontement éclate en parallèle au Proche-Orient entre Israël et le Hamas. Ces deux foyers de tension ont leurs propres dynamiques, mais Kiev et Tel-Aviv ont le même soutien. Les U.S.A. appuient leurs deux alliés et ne peuvent que difficilement les fournir en munitions; des obus prévus pour le front russe restent finalement en Israël. Une troisième confrontation majeure pourrait contraindre la Maison Blanche à passer en économie de guerre ou à l’abandon d’un des tributaires. Ces conflits révèlent le clivage entre les nations soutenant le système mondial et celles aspirant à un nouvel ordre (que certains appellent Sud Global). Les sanctions contre la Russie confirment cette rupture entre le monde occidental et les autres. L’échiquier international se réveille de la tutelle américaine, les russes infligent le premier coup de boutoir au système. D’autres nations s’estimant flouées attendent le moment propice pour régler leurs comptes.

Conclusion, Une nouvelle Histoire
En 1948, la naissance de l’O.N.U. issue de l’entente entre deux Empires permit une paix chaude durant 43 ans. En 1991, une page se tourne avec l’effondrement d’un des deux compétiteurs. La transition vers le nouveau monde avait commencé, masqué par la toute puissance de Washington, dernier garant du système onusien. Le départ précipité d’Afghanistan(2021) et la guerre en Ukraine(2022) clôturent la fin de l’histoire et annoncent une nouvelle dynamique. Elle ne sera pas universelle, pas pour l’instant, elle sera multiple. Les nations ayant atteint le seuil industriel, technologique et démographique pour mener des guerres de grandes ampleurs sont bien plus nombreuses qu’en 1914 (voir carte ci-dessous), autant de conflits en perspective. Le nombre de superpuissance lui-aussi croît, passant de 2 – U.S.A. et U.R.S.S. – à 4 pour l’instant- U.S.A, Chine, Inde et Russie -. Ces Empires agglomèrent les États proches idéologiquement, tel les U.S.A. avec l’Occident. Le jeu international se complique avec l’érosion d’un système multilatéral où le gardien des règles fait son possible pour ne pas être pris de vitesse, par une volonté d’émancipation généralisée. Dans ce contexte hostile, l’appui américain à l’Ukraine revêt une importance cruciale(7); sa poursuite ou non indique jusqu’où iront les américains en cas de nouveaux conflits majeurs. Des concurrents stratégiques observent avec attention le déroulement des évènements, notamment Pékin. Actuellement, une phase transitoire où les codes habituels sont brouillés, débute avec une augmentation des tensions, chacun se croyant dans son droit fait valoir ses revendications (légitime ou non). Le conflit du Haut-Karabagh (2020) et le nettoyage ethnique de sa population arménienne (2023) n’a provoqué aucune réaction des démocraties. Il n’y eu aucune sanction; le contrat de fourniture de gaz signé entre l’Azerbaïdjan et l’U.E. en 2022, pour remplacer la Russie ne fut pas dénoncé. Ce précédant et ceux qui ont suivi démontrent dans les faits, une volonté de redéfinition des règles internationales. Le recours à la force n’est plus seulement l’apanage des U.S.A., et au vu de l’interdépendance des économies, des sanctions sont difficiles à mettre en œuvre. Les Empires de par leur structure, leurs manières d’exercer le pouvoir, leur réseau diplomatique (différents débouchés) et leur capacité d’autosuffisance auront la part belle dans ce nouveau monde.

(1) De -27 à 395 (partage de l’Empire d’Occident et d’Orient), la zone méditerranéenne sous domination militaire et administrative (droit romain) romaine connait la stabilité, préservé des grandes invasions. Il y eu bien sur des luttes de pouvoirs mais celle-ci n’entamèrent pas le fonctionnement de l’Empire.
(2) Du 8 mai 1945 à au 26 février 2022, le monde connu bien des conflits, mais pas de guerres majeures remettant en question l’ordre international, issu de la Seconde Guerre Mondiale.
(3) Après la chute de l’U.R.S.S., Washington intervint en Serbie en 1999 hors cadre de l’O.N.U. (pour éviter le véto russe) et en 2003 en Irak sur les bases d’un mensonge. Il y eu d’autres opérations, mais celles-ci sont emblématiques de l’attitude américaine à intervenir quoi qu’il en coûte. Les conséquences peuvent être désastreuses comme en Irak, notamment avec l’influence grandissante de l’Iran. Elles entament la légitimité et l’utilité de l’O.N.U.. Le Proche-Orient quand à lui devient une région où les U.S.A. sont indésirables.
(4) Hormis la guerre civile américaine que fut la guerre de sécession (1861-1865), les U.S.A. ne furent jamais attaqué à l’intérieur des terres.
(5) Le Pivot asiatique passe d’abord par l’accord transpacifique et apparaît comme une alliance économique. Elle sera désavouée par Trump et Joe Biden ne l’évoquera plus. Les U.S.A. forment des alliances militaires dans la région comme le QUAD (fondé en 2004, réactualisé en 2022), AUKUS (2021), complété par des traités de défenses bilatéraux notamment avec la Corée du Sud (1953) et le Japon (1960).
(6) Nobumasa Akiyama parle de l’entrée dans le 3ème âge nucléaire, celui de la prolifération, lors de la conférence du 4 mars 2024 à la Sorbonne. Moscou use de l’arme atomique pour sanctuariser le conflit ukrainien, et envoie ainsi un signal fort : celui qui a la bombe, fait ce qu’il veut du droit international.
(7) L’Ukraine n’a pas signé d’accord de défense bilatérale avec les U.S.A., le Mémorandum de Budapest ne peut être assimilé comme tel. La Maison Blanche intervient car :
- Cette guerre s’avère être l’occasion idéale d’affaiblir la Russie, sans s’impliquer directement, avant une possible confrontation avec la Chine.
- Elle démontre la détermination américaine envers ses compétiteurs.
- Un abandon pur et simple de l’Europe à son sort risque de remettre en cause l’O.T.A.N. et mettrait à mal les échanges commerciaux (militaire et autres).




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